Le fabuleux lobbying de la finance américaine

Par Hélène Rey, professeur à la London Business School

Le lobby (vestibule, couloir) de la Chambre des Communes (Angleterre), par Liborio Prosperi, 1886

La crise économique que nous traversons a de multiples facettes. Les historiens auront fort à faire pour établir la version correcte des faits et établir les responsabilités.

Les grands déséquilibres macroéconomiques et les déficits de la balance courante américaine ont sûrement joué un rôle, tout comme la politique monétaire de la Réserve fédérale des Etats-Unis. Les régulateurs se sont endormis au volant ou ont été trop complaisants face aux offensives de charme des grandes banques. Les agences de notation ont profité de la manne de Wall Street et n’ont pas fait leur travail. Certains économistes ont mis en garde contre la bulle immobilière mais d’autres ont cherché à justifier par des facteurs rationnels les accroissements faramineux des prix des maisons. Les structures des rémunérations dans les banques ont encouragé la prise de risque.

Et lorsque la crise s’est véritablement déclenchée, le cafouillage des autorités a également été dommageable. La faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, par exemple, lâchée par le Trésor américain, a contribué de façon décisive à la déstabilisation des marchés financiers. Hank Paulson, secrétaire d’Etat américain au Trésor à l’époque, tente, dans son livre de mémoires de rejeter la responsabilité de cette faillite sur le Trésor britannique. Ce dernier aurait bloqué le rachat de Lehman Brothers par Barclays à la dernière minute, en raison de craintes (sûrement justifiées !) de l’impact d’une telle acquisition sur la stabilité du système financier britannique. Les historiens trancheront.

De nombreuses questions sont maintenant soulevées sur le coût du sauvetage de la compagnie d’assurances AIG avec des milliards de dollars d’argent public. Les principaux bénéficiaires de cette opération ont été de grandes banques d’investissement, dont certaines jugées proches de l’administration américaine.

Les universitaires commencent à se pencher attentivement sur le lobbying des institutions financières aux Etats-Unis.

Un récent article de recherche (« A Fistful of Dollars : Lobbying and the Financial Crisis », par Deniz Igan, Prachi Mishra et Thierry Tressel, Working Paper n° 287, FMI, 2009) pose une question importante : pourquoi la régulation du marché des prêts immobiliers a-t-elle été si défaillante avant la crise ?

La réponse des auteurs est simple et riche d’enseignements : les principales institutions impliquées dans les excès des marchés des « subprimes » sont également celles qui ont dépensé le plus d’argent dans le lobbying des députés américains. Entre 2000 et 2006, les institutions financières américaines ont investi de 60 à 100 millions de dollars par an pour faire du lobbying. La majeure partie de ces actions était ciblée sur les prêts immobiliers et leur titrisation.

Rappelons que la pratique de la titrisation a conduit à la dissémination d’actifs toxiques sur nombre de bilans d’institutions financières et a contribué à la détérioration de la qualité des crédits, car les banques qui titrisent et vendent leurs produits financiers à d’autres institutions, ont peu d’incitations à être strictes sur la qualité de prêts dont elles se débarrassent du risque de crédit. Or, ce sont précisément les institutions qui ont émis les prêts les plus risqués, qui ont eu le plus recours à la titrisation et dont le portefeuille de prêts immobiliers a crû le plus vite qui ont le plus « arrosé » les députés américains de leurs dons.

Il ne paraît pas exagéré de penser que ces institutions ont influé sur la qualité de la régulation mise en place sur ces marchés. La puissance de feu des institutions financières américaines en termes de lobbying est énorme. Dans la dernière décennie, le profit du secteur financier a constitué environ 40 % des profits totaux de l’industrie américaine, alors qu’il n’avait jamais excédé 16 % de 1973 à 1985.

Le secteur financier est engagé à présent dans un lobbying forcené pour limiter la réglementation sur les produits dérivés, et sur le marché des « credit default swaps » en particulier, au coeur de bien des stratégies spéculatives.

Durant les neuf premiers mois de 2009, les institutions financières ont dépensé aux Etats-Unis 126 millions de dollars pour influencer le Congrès.

Vu les enjeux économiques, il n’est pas étonnant que les institutions financières essaient actuellement de peser de tout leur poids pour façonner une réglementation du système financier qui préserve leurs rentes. Les députés et régulateurs sauront-ils résister cette fois-ci ?

Les Echos

Commentaires (17)

  1. “le profit du secteur financier a constitué environ 40 % des profits totaux de l’industrie américaine”

    Je ne comprend pas comment elle peut inclure les profits financiers qui sont le fruit de l’usure et de la spéculation donc totalement abstraits dans les profits de l’industrie qui sont issus de transformations et de produits réels? Nous ne sommes mêmes pas dans les mêmes secteurs d’activité (secondaire et tertiaire).

    “La puissance de feu des institutions financières américaines en termes de lobbying est énorme.”

    Il n’y a pas besoin de longs discours pour le savoir. Il suffit de savoir qui a financé la campagne électorale d’Obama, ceux sont d’ailleurs les mêmes qui ont financé Mc Cain…

  2. UltimaThom

    En anglais, “industry” a un sens plus extensif.

    Par exemple, “banking industry” veut dire “secteur bancaire”, “financial services industry” signifie “secteur des services financiers”, etc. :

    http://dictionnaire.reverso.net/anglais-francais/industry

    L’universitaire libérale auteur de cet article a enseigné, d’après ce que j’ai pu trouver par Google, non seulement à la London Business School, mais aussi à Princeton…

    Bref, elle est probablement imprégnée de culture anglo-saxonne, et s’exprime en langage globish…

    Je pense qu’elle veut dire que “le profit du secteur financier a constitué environ 40 % des profits totaux de l’activité économique américaine ».

  3. La capacité d’influence des lobby industriels (et particulièrement du lobby bancaire) est le cœur du problème du libéralisme. Si on laisse des entreprises grossir librement, elles se serviront de leur supériorité pour grossir encore plus, tout en éliminant la concurrence par des procédés déloyaux.

    Je suis d’accord avec Celente, qui commentait ainsi les chiffres des bonus des traders de 2009 : “il n’y a que les bandits et les hors-la-loi qui gagnent autant d’argent”. Les plus puissants, sans de solides limites politiques et morales, sont prêts à tout pour devenir plus puissants encore.

    Le facteur déterminant de fabrication de cette crise est l’avidité. C’est ce vice qu’il faudra combattre dans la construction de l’économie nouvelle.

  4. Même les publicités dans tous les magazines et journaux d’actualités poussent le citoyen lambda à spéculer. C’est à dire à investir ses économies dans l’achat de titres afin de faire des profits à la revente.

    Bien sûr je ne suis pas “contre les profits” comme le claironne fièrement notre “révolutionnaire à moumoutte” national, mais si les profits étaient issus d’investissements dans les PME/PMI, afin de créer de la richesse non virtuelle et des emplois, je considère qu’il y aurait déjà un réel changement dans l’économie. Il s’agirait en fait ou bien de prêter aux entreprises, ou bien d’y introduire du capital sans passer par le système de prêt des banques.

    Faire de l’argent avec du vent, argent qui n’est lui-même que du vent, ne procède pas d’une éthique bien élevée.

  5. Il est vrai que, de par mon activité, j’ai l’occasion de placer de l’argent pour les gens.

    Je n’ai jamais vu personne plus informé sur les taux, ni aussi exigeant en terme de rendement, que les gens de gauche (profs, instit’ par exemple).

    Comme ils sont naturellement méfiant contre les professions libérales, ils arrivent les poings tout fait en pensant que je vais essayer de leur faire perdre de l’argent, ce qui les pousse à exiger les performances les plus élevées.

    Cà m’a toujours étonné et fasciné.

  6. Sur le sujet, quelqu’un (la rédac’, un lecteur compétent) pourrait nous faire un topo sur le rejet par le parlement européen de la coopération avec les USA quant au système SWIFT ? Cette décision est en effet surprenante, peut-être capitale si elle est prolongée !

  7. UnOurs

    Petit résumé :

    “(…) accord provisoire signé par les ministres des Vingt-sept sur les transferts de données bancaires vers les Etats-Unis (SWIFT) et plusieurs accords sur les transferts des données des passagers aériens (PNR), déjà en application.

    Avec le traité de Lisbonne, le Parlement (européen) a désormais le pouvoir d’approuver ou de rejeter ces accords.

    Ce nouveau droit de regard du Parlement sur les accords internationaux négociés dans les domaines de la coopération judiciaire et policière pénale (ancien “IIIème pilier”) s’applique également aux accords non encore conclus à la date du 1er décembre dernier.

    Plusieurs de ces accords signés par l’UE – huit au total – ont en effet été appliqués de façon provisoire, faute d’une ratification qui leur conférerait une valeur juridique définitive.

    Parmi eux, l’accord entre l’UE et les Etats Unis sur les échanges de données bancaires via le réseau SWIFT dans le cadre du Terrorism Finance Tracking Programme (TFTP) américain, ainsi que les accords sur les transferts des données des passagers aériens (PNR) avec les Etats-Unis et l’Australie.”

    http://www.eu-logos.org/eu-logos_nea-say.php?idr=4&idnl=1401&nea=81&lang=fra&lst=0

    Et les derniers développements, dans le détail :

    http://europe-liberte-securite-justice.org/2010/02/11/tftp-swift/

    http://europe-liberte-securite-justice.org/2010/02/12/les-eurodeputes-ont-ils-ouvert-une-crise-grave-avec-les-etats-unis/

  8. @ Christopher Johnson
    « La capacité d’influence des lobby industriels (et particulièrement du lobby bancaire) est le cœur du problème du libéralisme ».
    Pas certains que cela ne concerne que le « libéralisme » dans un régime socialiste tu te retrouves au même niveau avec des entreprises d’Etat qui contrôlent tout.
    Il faut à mon avis (vœu pieux…) une véritable séparation des pouvoirs et surtout pouvoir laisser les entreprises faire faillite pour que d’autres émergent.
    Le « too big to fail » est le véritable problème.
    Et les politiques qui manquent d’une bonne paire de c….

  9. les politiques qui manquent d’une bonne paire de c…

    Disons plutôt, en fait, qu’ils manquent de désintéressement.

    Si les lobbies financiers et industriels ne pouvaient pas les acheter, le problème ne se poserait pas.

    Par conséquent, ce n’est pas un problème de courage politique, mais simplement de volonté.

    Consciente et cyniquement assumée.

  10. D’accord avec toi Boreas.
    Le Christ fut vendu par Judas pour 30 deniers.
    A la différence de nos “représentant”, Judas a eu la décence de se pendre !

  11. on sait qui se cache derrière ce lobbying : les banques Goldman Sachs, JP Morgan, les familles Rothschild et Rockfeller qui ont mis Hitler au pouvoir, le groupe bilderberg…L’ordre par le chaos : ils veulent provoquer le chaos pour imposer des lois liberticides. Les produits dérivés et les CDS sont des armes financières de destruction massives et ils le savent…

  12. @ L687

    ” les familles Rothschild et Rockfeller qui ont mis Hitler au pouvoir ”

    Hitler s’est servi de tout ce qu’il pouvait trouver sous la main, les anciens combattants, les pauvres, la religion, les banquiers, les capitaines d’industrie, l’ancienne aristocratie prussienne, les sociaux démocrates, les conservateurs, les sportifs, la caste militaire, les agitateurs communistes… Même si certaines associations sont troublantes je pense que c’est plus de l’opportunisme qu’autre chose. D’autant plus qu’il passera sa vie à combattre ces mêmes personnes.

    Hitler était un homme politique hautement prévisible puisque l’intégralité de son programme était connu bien avant son arrivée au pouvoir par son livre MK, qu’il suivra à la lettre. P110 on peut lire “la lutte contre la finance internationale et le capital de prêt est devenue le point le plus important de la lutte de la nation allemande(…)”, ce qui me parait être on ne peut plus claire. Ses relations avec les banques même si elles ont clairement existé sont surtout phantasmées et exagérées par des vidéos youtubiques qui confondent en mélangeant vérités et allégations NWO, WWII, pour finir par les reptiliens et les ovnis.

    Il est néanmoins possible que certains voulant pousser au sionisme et à l’émigration en Israël choisir de brandir un épouvantail et subventionne le dictateur.

    Dans le même registre une partie de la fortune des Bush investie à Auschwitz :

    http://www.voltairenet.org/article9723.html

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