Crise : 2010, l’année de tous les périls

Par Ambrose Evans-Pritchard.

Passée la première phase aiguë de la crise, la convalescence s’annonce pénible et douloureuse, tant étaient profonds et graves les déséquilibres de la période précédente. L’économie mondiale était tirée par l’inflation des actifs, la surconsommation américaine à crédit et le recyclage financier des déséquilibres, et elle ne repartira pas sur les mêmes bases. Certains États, à commencer par le Japon, plombés par le poids du sauvetage de la dette privée et le coût de la relance, sont menacés de sombrer dans un maelström de surendettement. Les écueils, nombreux, pourront-ils être évités ou provoqueront-ils de nouveaux naufrages ? Evans-Pritchard se livre au périlleux exercice des prévisions et dresse la carte des dangers, avec son habituel biais anti-européen.

La contraction de la masse monétaire M3 aux États-Unis et en Europe au cours des six derniers mois pénalisera la reprise économique tout au long de l’année 2010, avec le déphasage habituel d’un an ou deux. Ben Bernanke sera pris au dépourvu, comme il l’a été à la mi-2008 lorsque la Fed a grillé un feu rouge en évoquant la possibilité d’une hausse imminente de son taux directeur. Ce fut l’erreur de trop qui a déclenché l’implosion de Lehman, d’AIG et du système bancaire occidental.

Lorsque le rallye boursier de 2009 se heurtera à cette grande muraille de Chine qu’est la surcapacité mondiale, il deviendra évident que nous sommes aux prises avec la dépression du 21e siècle – qui s’apparentera davantage à celle de la « décennie perdue » du Japon plutôt qu’a celles des années 1840 ou 1930, mais ne sera en rien comparable aux cycles observés depuis la fin de guerre froide. Les pays exportateurs (Chine, Allemagne, Golfe) n’ont pas généré une demande suffisante pour compenser la réduction d’activité des pays déficitaires (monde anglo-saxon, club Méditerranée, Europe de l’est). L’immense déséquilibre commercial Est-Ouest qui a provoqué la crise du crédit n’a pas été comblé depuis un an et s’est peut-être aggravé. L’endettement des ménages relativement au PIB se situe près des niveaux record dans les deux cinquièmes de l’économie mondiale. Notre longue purge a à peine commencé. C’est l’éléphant que tout le monde feint d’ignorer, planté au beau milieu du salon planétaire.

Nous devrons admettre que le blitz de relance budgétaire, lancé pour arrêter la spirale d’effondrement de l’an dernier, a tout au plus transféré la charge de la dette privée sur les épaules des États, où elle pourra provoquer encore plus de dégâts si elle est traitée avec la même insouciance que manifeste aujourd’hui la Grande Bretagne.

Les rendements des obligations AAA de l’Allemagne, la France, les USA et le Canada vont redescendre pendant certain temps, par crainte d’une nouvelle poussée déflationniste. Les stratégies de sortie de crise vont rester au frigo. Loin de mettre fin à l’assouplissement quantitatif, la Fed va accroître ses achats d’obligations. Bernanke se convertira à une baisse des rendements des bons du Trésor de 10 ans, ciblant les 2.5%. Les fonds spéculatifs vont essayer de jouer avec la liquidité une fois de plus, empilant les positions sur les marchés du brut, de l’or, et des actions russes, mais cette fois, les gains seront bien maigres. Ils devront apprendre à considérer avec respect la tendance déflationniste.

Les États faibles vont tanguer. Le choc viendra du Japon, qui est notre République de Weimar potentielle. 2010 sera l’année où Tokyo découvrira qu’il ne peut plus emprunter à 1% dans un marché d’obligations captif et devra régler la note pour toutes ces dépenses budgétaires qui paraissaient si judicieuses en leur temps. Toutes les émissions de bons japonais vont se transformer en évènement lorsque l’endettement dépassera les 225% du PIB. Hirohisa Fujii, le ministre des finances japonais, sera bientôt aussi célèbre qu’une rock star. [NDLR: Suite à un problème d'hypertension, le ministre Hirohisa Fujii a démissionné le 6 janvier et sera remplacé par l'actuel Premier ministre adjoint Naoto Kan]

Une fois les digues rompues, le coût du service de la dette fera exploser le budget. La Banque du Japon devra régler en urgence sa manette sur la position QE (Assouplissement Quantitatif). Le pays va basculer de la déflation à un début d’hyperinflation. Le Yen va dévisser, dépassant le Yuan chinois dans le sauve-qui-peut généralisé à la dévaluation compétitive. D’ici là, la Chine sera elle aussi en difficulté. Une croissance sauvage du crédit peut masquer la faiblesse de son modèle mercantiliste de nation exportatrice durant un certain temps, mais seulement au prix de la naissance d’une bulle d’actifs. Pékin devra appuyer sur le frein cette année, sinon la Chine s’expose à de sérieux ennuis. Le problème sera équivalent à celui qu’ont connu les banques centrales occidentales en 2007-2008.

(JPG)

La Banque centrale européenne s’en tiendra à son choix crépusculaire wagnérien, restant impassible alors que les prêts en difficulté déclencheront la deuxième vague frappant le système bancaire européen. La Bundesbank mettra son veto à la solution QE jusqu’à ce qu’il soit trop tard, car elle la considère comme une caution implicite de l’Allemagne pour un renflouement du Club Med.

De plus en plus de fonds spéculatifs vont jouer sur les forces centrifuges au sein de l’Union Monétaire européenne, en prenant le pari que le clivage Nord-Sud a dépassé le point de non retour pour une union monétaire. Ce qui rendra enragé l’Eurogroupe. Bruxelles va remuer la poussière de ses traités en y recherchant un fondement juridique pour un contrôle des capitaux. L’italien Giulio Tremonti suggérera d’utiliser la législation européenne anti-terroriste contre les « spéculateurs. »

La politique de réductions des salaires se révélera auto-destructrice pour le Club Med, les piégeant dans un cas d’école de déflation de la dette. Les victimes vont commencer à s’en apercevoir. La presse espagnole, grecque et portugaise va publier des articles doutant de l’Union Monétaire. Les universitaires eurosceptiques auront le droit de sortir du placard, de s’exprimer à nouveau, et les idées hétérodoxes se répandront.

Le Premier ministre grec, M. Papandréou, se rebiffera à la perspective d’être immolé sur l’autel de l’Union Monétaire. Les socialistes grecs s’en prendront à l’Europe, et obtiendront des prêts permettant de gagner du temps sans rien résoudre. Berlin devra céder et accepter de payer, mais seulement une fois. Ensuite, qu’ils aillent au diable !

En fin de compte, le sort de l’euro sera déterminé par les grèves, les manifestations de rue et les attentats à la voiture piégée, marquant un retour de la primauté du politique. Je doute que le dénouement ait lieu en 2010, mais l’humeur et l’ambiance générale seront suffisamment mauvaises pour ébranler l’euro.

La hausse du dollar va s’accélérer. L’économie américaine – bien que malade – brillera au sein du club de l’OCDE, qui est encore plus mal en point. Les britanniques auront besoin du choc d’une crise de la dette souveraine pour se défaire de leurs illusions. A ce moment, l’esprit de Dunkerque soufflera à nouveau. La politique préemptive de QE de Mervyn King et une dévaluation en temps opportun porteront leurs fruits cette année, nous épargnant ainsi le pire.

Vers le milieu ou la fin de 2010, nous aurons crevé les plus gros abcès du système économique mondial. Ce sera alors seulement, au milieu de la peur et la répulsion des investisseurs, que nous aurons touché le fond. Ce sera une occasion unique pour faire des acquisitions.

Contre Info

Commentaires (8)

  1. —————
    Le sauve-qui-peut !!!
    ‘ se sauve qui peut
    et non pas
    le

    “”"” sauf qui peut “”"
    est SAUF , sauvé
    1 verbe = se sauver ( fuir )
    2 verbe = sauvé , être sauvé

    merci

    [Rectification effectuée, merci pour votre vigilance. - Janus]

  2. Je lisais avec intérêt cet article. Et puis, la fin arrive et le voile se déchire (Savourez les dernières mesures du second mouvement du concerto pour violon de Beethoven… et revenez brutalement sur terre) :

    ” Ce sera une occasion unique de faire des acquisitions “.

    Pourquoi ces acquisitions ? Pour investir à long terme, ou pour spéculer ?

    J’aurais aimé le savoir, car dans le premier cas le rédacteur a ma sympathie. Dans le second, il me donne la nausée.

  3. AEP est un éditorialiste du Daily Telegraph. Compte tenu de son parcours, on peut penser que c’est un agent d’influence au service de certains intérêts financiers britanniques (couverture de la présidence Clinton visant à fragiliser ce Président US au moment où il hésitait sur certaines opérations voulues par Londres, campagne d’opposition à la monnaie unique européenne visant non seulement à ne pas y faire entrer le RU, mais aussi à en empêcher la constitution même). Bref, c’est un homme bien informé, certainement intelligent, mais aussi en mission. Il dit ce que ses mandants veulent qu’ils disent. Et on peut supposer que quand il dit : “il va se passer telle chose”, cela veut donc dire : “nous allons faire en sorte qu’il se passe telle chose, ou en tout cas on va essayer”.

    Dans ces conditions, ce qu’on peut déduire de son papier, si on le lit en se souvenant qu’il nous annonce non ses prévisions, mais un “programme d’action”, c’est à mon avis trois choses :

    a) L’élite financière londonienne va lancer une guerre monétaire “quitte ou double” contre le Japon (qui est en train de sortir de l’orbite US et présente des fragilités certaines) et l’Allemagne (qui se rapproche de la Russie et a choisi un modèle économique la rendant de fait solidaire des pays émergents) ;

    b) Cette élite financière refuse de voir que son modèle d’économie dématérialisée est en train d’imploser. Ce qui est très drôle dans le papier de AEP, c’est qu’il nous dit en gros que ceux qui vont avoir des ennuis, ce sont ceux qui ont encore un appareil productif (signe, pour AEP, qu’ils n’ont pas anticipé la baisse de la demande). En d’autres termes, une bonne politique économique est, pour AEP, une politique économique de type “britannique”, attractivité du territoire et réduction de l’offre par démantèlement de l’outil productif. Il faut bien dire que ça ressemble à une sorte d’affirmation “contre vents et marée”, “coûte que coûte” : “nous avons raison parce que nous ferons en sorte d’avoir eu raison”.

    c) Nous avons confirmation que pour la City, il est vital de faire exploser l’euro (et de sauver le dollar, semble-t-il, ce qui est plus étonnant). Et AEP nous confirme au passage, en parlant de “voiture piégée”, que tous les moyens seront employés pour déstabiliser l’Europe continentale, que le monde anglo-saxon veut absolument garder sous contrôle. Techniquement, en fait, cet article est donc une déclaration de guerre.

    Bref, ça sent la poudre. Quant à savoir si les prévisions/plans d’action de AEP vont être vérifiées/menés à bien, ça c’est une autre affaire !

  4. pour quels motifs la France va-t-elle devenir le premier pays d’ Europe ?
    je le souhaite ,
    mais ne vois pas de raisons évidentes.

    Peut- être sera-t-elle le pays le moins malade ?

  5. Plusieurs analyse laisse entendre que la 2ème crise partira du Japon et cela ce confirme apparemment !

    Et en réponse à Tolbiac, le pays européen le moins malade serait plutot l’allemagne selon moi !

  6. Michel Drac

    En effet, ce travers atlantiste de AEP avait déjà été relevé par le LEAP en mars dernier, au sujet des rumeurs annonçant une catastrophe financière européenne du fait des pays de l’Est :

    “Ensuite, pour crédibiliser la chose, on utilise quelques médias viscéralement anti-Euro (comme le Telegraph par exemple, qui par ailleurs produit pourtant de très bonnes analyses sur la crise, mais que la chute de la Livre et de l’économie britannique a tendance à aveugler ces temps-ci en ce qui concerne la zone Euro) et on diffuse une information qu’on supprime ensuite (car elle est inexacte) pour lui donner le sel de l’interdit, du secret (7) qui dévoilerait un « tsunami financier » mondial en préparation notamment du fait des engagements des banques de la Vieille Europe dans le secteur financier de la Nouvelle Europe (8).

    (7) Et qui fait que même les sites avisés sont incertains sur l’attitude à avoir vis-à-vis de cette « information », entretenant donc la crédibilité de l’ «information »., comme par exemple c’est le cas de Gary North, le 19/02/2009, sur le site LewRockwell.com.

    (8) Source : Telegraph, 15/02/2009
    http://www.telegraph.co.uk/finance/comment/ambroseevans_pritchard/4623525/Failure-to-save-East-Europe-will-lead-to-worldwide-meltdown.html

    http://www.leap2020.eu/GEAB-N-33-est-disponible-Tensions-transatlantiques-croissantes-a-la-veille-du-G20-exemple-d-une-tentative-de_a2936.html

  7. Corso

    “notre pays sera sorti en premier de la longue dépression mondiale qui n’a pas dit son nom, dès octobre.
    Les autres grands pays devront attendre encore plus d’un an et demi.”

    Pari tenu.

  8. Corso

    Et la croissance est illimitée, n’est-ce pas ?

    Désolé, cela fait longtemps que je ne crois plus au Père Noël des bourgeois.

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